Le soufisme est-il une secte ? Du shirk ? Du kufr ?

Source de cadrage : Shaykh Muhammad Hisham Kabbani, « The Great Internet Debate » (débat en 1994, publié en 2011 sur Sunnah.org) — exposé des dalîl coraniques et prophétiques de la tazkiyya/ihsân, citations d’Ibn Taymiyya sur le tasawwuf, rappel de l’adab du désaccord et de la soumission à la Sharî‘a.
Lien : https://sunnah.org/2011/07/02/great-internet-debate/


Introduction

Bismillâh ar-Rahmân ar-Rahîm.
Dans les années 1990, un long échange en ligne a opposé Shaykh Muhammad Hisham Kabbani à Shaykh Muhammad Adly à propos de la validité du tasawwuf en islam. Kabbani y répond point par point à six questions sur la nature du soufisme, ses preuves scripturaires et sa relation à la Sharî‘a, tout en plaidant pour un désaccord courtois (adab) et sans accusations gratuites. L’enjeu est simple et majeur : le soufisme est-il une secte ? Relève-t-il du shirk (associationnisme) ou du kufr (mécréance) ? Ou bien nomme-t-il la dimension intérieure de ce que le Coran et la Sunna commandent déjà : purifier l’âme et parfaire l’adoration ?


Tasawwuf : un terme technique pour une réalité prophétique

Kabbani commence par une clarification de méthode : le mot tasawwuf n’apparaît pas chez les Compagnons, mais il désigne des réalités bien présentes à l’époque prophétique :

  • la tazkiyyat an-nafs (purification de l’âme) que le Coran attribue explicitement à la mission du Messager (p. ex. 62:2 ; 2:129 ; 2:151) ;
  • l’ihsân (excellence), défini dans le hadith de Jibrîl comme « adorer Allah comme si tu Le voyais ; si tu ne Le vois pas, Il te voit ».

De même qu’on a nommé et codifié, après les Compagnons, des sciences comme la grammaire (nahw) ou la science du hadith (avec ses dizaines de catégories : sahîh, hasan, da‘îf, mursal, mutawâtir, etc.), on a nommé tasawwuf la pédagogie qui conduit vers la sincérité (ikhlâs), la présence (khushû‘) et la réforme du cœur. Changer le mot ne change pas la chose : qui préfère parler de tazkiyya et d’ihsân plutôt que de tasawwuf peut le faire — à condition de garder la réalité.

Idée directrice : le dîn a trois faces solidairesislâm (les actes), îmân (les croyances), ihsân (la qualité intérieure des actes). Le tasawwuf, c’est l’ihsân mis en méthode.


Les preuves coraniques

Kabbani rassemble un faisceau de versets :

  • Mission prophétique : réciter les signes, purifier (yuzakkî), enseigner le Livre et la Sagesse (62:2 ; 2:129 ; 2:151).
  • Réussite spirituelle : « a réussi celui qui purifie son âme » (91:7-10).
  • Compagnie et chemin : « Soyez avec les véridiques » (9:119) ; « cherchez une wasîla vers Lui » (5:35).
  • Statut des muhsinîn : Allah est avec ceux qui font l’ihsân (16:128) ; la récompense de l’ihsân est… l’ihsân (55:60).

Ces versets normalisent la purification et l’élévation du cœur, ainsi que l’idée d’une compagnie (suhba) qui aide à y parvenir.


Les preuves prophétiques

Outre le hadith de Jibrîl (islâm/îmân/ihsân), Kabbani rappelle :

  • « Il est dans le corps un morceau de chair ; s’il est sain, tout le corps l’est… c’est le cœur » (Bukhârî/Muslim).
  • « Allah ne regarde ni vos corps ni vos formes, mais Il regarde vos cœurs » (Muslim).

La Sharî‘a donne le corps de l’acte ; l’ihsân en donne l’âme. Une prière correcte sans présence est une coquille ; une intériorité sans Sharî‘a est arbitraire. Le tasawwuf vise la jonction des deux.


Réponse aux questions

Qu’est-ce que le tasawwuf ?

Un terme pour la tazkiyya et l’ihsân. Les anciens ont proposé diverses étymologies (par ex. safâ’ : pureté ; Ahl as-Suffa : les Gens du banc ; siffa : qualités louables ; image de la laine/sobriété). Mais l’important, c’est la fonction : décrasser le cœur (hasad, kibr, riyaa’, hiqd, etc.) et l’habiller des vertus (tawba, taqwâ, sidq, ikhlâs, sabr, shukr, tawakkul, hayâ’, etc.).

Y a-t-il des dalîl coraniques ?

Oui : mission de purifier (62:2 ; 2:129 ; 2:151), réussite par la purification (91:7-10), wasîla (5:35), suhba des véridiques (9:119), statut des awliyâ’ (10:62), et l’épisode de Mûsâ/Khidr (18:65-67) illustrant une science divinement inspirée (ladunnî) qui ne contredit pas la Révélation.

Y a-t-il des dalîl de la Sunna ?

Oui : hadith de Jibrîl ; hadiths du cœur et de l’intention. L’ihsân n’est pas un bonus mystique mais une part du dîn, au même titre que les actes et la croyance.

Le Prophète ﷺ a-t-il pratiqué, recommandé ou ordonné cela ?

Il n’a pas employé le mot « tasawwuf », mais il a incarné sa réalité : purifier, former des cœurs présents, ordonner l’excellence dans chaque acte. Les Compagnons ont hérité cette pédagogie, puis les générations l’ont structurée.


« Secte » ? « Shirk » ? « Kufr » ? — Mise au point

  • Secte : ce serait une doctrine séparée, une autorité concurrente au Coran et à la Sunna, une allégeance exclusive. Le tasawwuf authentique n’est rien de tout cela : il n’invente ni croyance ni rite, il assainit les mêmes actes sous la même Loi, dans les quatre écoles de fiqh.
  • Shirk : c’est adorer autre qu’Allah, ou attribuer à une créature un attribut divin. Le tasawwuf vise précisément à purger l’adoration de ses idoles subtiles (ostentation, culte du moi). Les débats portent sur des modalités (certaines formes de tawassul, tabarruk, ziyarah) où coexistent des avis sunnites sérieux ; on corrige l’excès sans criminaliser la voie entière.
  • Kufr : c’est le rejet des fondements. Le tasawwuf n’ajoute ni n’ôte un article de l’îmân ; il enracine la sincérité et la présence dans l’adoration. Le takfîr global est une faute méthodologique et morale.

Ibn Taymiyya et la voie de l’ihsân

Point central dans le débat : loin d’un rejet global, Ibn Taymiyya distingue :

  1. les Sûfiyya al-Haqâ’iq — les véridiques conformes à la Sunna ;
  2. les Sûfiyya al-Arzâq — ceux qui monnayent la voie ;
  3. les Sûfiyya ar-Rasm — la forme sans la réalité.

Il loue les premiers, blâme les deux autres. Des notices (tabaqât) rapportent qu’il aurait reçu la khirqa (investiture) dans une chaîne qâdirie — ce qui est rapporté et discuté chez les historiens ; mais l’essentiel reste son critère : Sharî‘a au gouvernail, tazkiyya et ihsân comme finalité.


Sharî‘a / Haqîqa

Kabbani insiste sur une image classique : la Sharî‘a règle le geste ; la Haqîqa en donne le goût (ikhlâs, khushû‘). Une prière mécanique reste vivante si l’âme y est ; une ferveur sans loi se dissipe. Le tasawwuf ne contourne pas la Loi ; il l’habite.


Critères pratiques d’un tasawwuf sain

  • Référentiel : Coran & Sunna, compréhension des savants fiables.
  • Juridicité : ancrage dans un madhhab ; aucune « dispense » des obligations.
  • Finalité : moins d’ego, plus de sidq, sabr, shukr, tawakkul ; davantage de justice et de douceur dans la vie quotidienne.
  • Suhba : compagnie des sâdiqîn (9:119) qui élèvent sans capter.
  • Signaux d’alerte : promesses extraordinaires, culte d’une personne, exclusivisme, argent au centre, dérogations assumées à la Sharî‘a.

Conclusion

Le soufisme ainsi compris — tazkiyya + ihsân — n’est ni une secte, ni du shirk, ni du kufr. C’est la pédagogie du cœur voulue par le Coran, la troisième dimension du dîn enseignée par la Sunna. Comme toute science, il connaît des dérives : on les nomme, on les corrige, on ne les essentialise pas. L’adab du désaccord que Kabbani rappelle dans le débat de 1994 reste d’actualité : éclairer avant de juger, réformer avant d’accuser, et garder la Sharî‘a comme mesure constante.


Annexes

  • Tazkiyya / mission prophétique : 62:2 ; 2:129 ; 2:151 ; 9:103 ; 24:21 ; 87:14-15 ; 35:18 ; 80:3-4.
  • Réussite par la purification : 91:7-10.
  • Ihsân / muhsinîn : 16:128 ; 55:60 ; 53:31 ; 16:90 ; 2:112 ; 31:22 ; 4:125.
  • Suhba / véridiques : 9:119. Wasîla : 5:35. Awliyâ’ : 10:62.
  • Mûsâ/Khidr (science ladunnî) : 18:65-67.
  • Hadiths clés : hadith de Jibrîl (islâm/îmân/ihsân), hadith du cœur (Bukhârî/Muslim), « Allah regarde vos cœurs » (Muslim).

Texte de référence intégral : « The Great Internet Debate », Sunnah.org (2011, débat de 1994) — https://sunnah.org/2011/07/02/great-internet-debate/.

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